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Grain de géo

Le territoire : un espace à identifier

Date : 20 janvier 2006

Par François BESANCENOT. Dernière mise à jour le 28 avril 2006.


Appel à communication

Parmi les dictionnaires consultés, (Petit Robert, Petit Larousse, Littré, dictionnaire critique de la géographie, dictionnaire de la géographie : de la géopolitique au paysage, Encyclopaedia Universalis, dictionnaire de géographie) seulement deux nous donnent une première définition du territoire qui ne soit ni administrative ni politique. Le dictionnaire critique de géographie souligne le caractère polysémique du territoire. Il est souvent synonyme d’espace, de lieu, d’espace socialisé, d’espace géographique, de territoire éthologique ou d’espace approprié.
Peut-être parce que le terme territoire est « d’usage récent dans le vocabulaire spécialisé de la géographie et des autres sciences sociales », le dictionnaire de géographie de Pierre George – nous sommes en 1990 - ne le mentionne toujours pas ! Un alibi cependant : d’après Jacques LEVY et Michel LUSSAULT, l’emploi du concept en géographie serait relativement récent « dans la production francophone, on peut en repérer [le territoire] l’entrée officielle avec l’édition de 1982 des rencontres Géopoint, "Les territoires de la vie quotidienne". » (LEVY et LUSSAULT, 2003). Ce serait à cette époque que le territoire entre véritablement dans le monde de la géographie, considérée alors comme la discipline phare de l’analyse territoriale. Une multitude de définitions apparaît alors et la définition qui fait alors légion, celle qui a trait à la dimension politique ou éthologique, devient plus complexe. Dès lors, le territoire n’est plus seulement un espace sur lequel s’exerce une autorité limitée par des frontières politiques et administratives. Il devient un système spatialisé, mettant en relation une multitude d’agents et d'objets matériels et immatériels. Le fait d’appropriation devient alors essentiel à son identification.
Aussi, pour mieux saisir le sens attribué à ses définitions, nous évoquerons les trois types de territoire les plus usités : le territoire politique, le territoire éthologique et le territoire considéré par la plupart des géographes contemporains. Cet exercice permettra de savoir ce que chaque définition peut apporter à l’autre et d’aboutir ainsi à une définition si possible synthétique du territoire.

A. Un premier sens général très répandu: le territoire politique

Pour le dictionnaire Littré, le territoire est d'abord une « étendue de terre qui dépend d’un empire, d’une province, d’une ville, d’une juridiction, etc.» (LITTRE, 1998). Ce premier sens est légitime car il est aussi le plus ancien. « Du latin territorium, mot qui a aussi donné terroir. Territorium a d'abord désigné au Moyen Age un certain nombre de fiefs et de localités sur lesquelles s’étend l’autorité d’un pouvoir ecclésiastique, puis les terres sur lesquelles s’exercent les lois et les pouvoirs d’un Etat. » (LACOSTE, 2004). La notion de territoire se serait historiquement constituée et développée sous l’autorité des Etats. « Chacun d’eux considère qu’il s’agit de la portion d’espace terrestre délimité par ses frontières et sur laquelle s’exercent son autorité et sa juridiction » (LACOSTE, 2004). Ajoutons que cet espace, correspondant à la logique de l’Etat, comprend une « exhaustivité interne et ses frontières externes » (LEVY et LUSSAULT, 2003). Dès lors, une définition très politique et administrative vient consolider l’identité, à la raison d’être de l’Etat et de ses sous-espaces régis.
La notion de territoire s’est par la suite affinée. Elle a fini par désigner des entités spatiales juridiques clairement identifiées : « ainsi en France, les communes, les départements, les régions qui rassemblent un plus ou moins grand nombre de départements sont dénommées collectivités territoriales, chacune d’elles exerçant une plus ou moins grande autorité sur son territoire, tel qu’il a été délimité par une succession de décisions politiques. » (LACOSTE, 2004).
La dimension politique du territoire demeure la définition prioritaire évoquée des dictionnaires. Pour le Petit Robert et le Petit Larousse, le territoire a d'abord pour définition une « étendue de la surface terrestre sur laquelle vit un être humain et spécialement une collectivité politique nationale » mais aussi une « étendue de pays sur laquelle s'exerce une autorité, une juridiction » ( LE ROBERT, 2004). Il est aussi une « étendue de terre dépendant d’un Etat, d’une ville, d’une juridiction » (LAROUSSE, 2004). S’il ne propose pas de définition précise, le dictionnaire critique de la géographie semble d’emblée partisan d’une définition très politico-juridique : « l’ensemble des lois et règlements s’appliquant aux habitants d’un territoire donné » (BRUNET, FERRAS et THERY, 2001).

B. Un second sens biologique emprunté aux sciences sociales

D'une certaine manière, un espace délimité politiquement et administrativement se retrouve dans la conception éthologique du territoire. L’autorité politique n’est plus l’acteur ou le groupe d’acteur, mais l’animal. Les frontières ne sont plus administratives, politiques ou juridiques mais sensorielles (olfactives la plupart du temps). Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la plupart des définitions connues du territoire ne proviendrait pas de son acceptation éthologique. Elle paraît plus primitive car elle touche à la nature sauvage, l’animal et tout ce qu’il renvoie d’authentique voire de préhistorique… alors que c’est à la suite des travaux d’éthologie que la notion a été récupérée par les sciences humaines: « ce qui était un emprunt au monde social est passé dans le domaine de la biologie […] » (LEVY et LUSSAULT, 2003). Le territoire s’apparente ainsi à la « zone qu’un animal se réserve et dont il interdit l’accès à ses congénères. » (LE ROBERT, 2004). Cette zone peut être délimitée par un animal seul ou par une famille d’animaux. Ce lieu est alors considéré comme une zone d’habitat privilégié (LAROUSSE, 2004).
La zone que l’animal délimite permet de maintenir une distance critique entre lui et ses voisins. « Cette distance individuelle est due à la double tendance à approcher le congénère et à s’en tenir éloigné ; elle détermine l’espace des sujets. ». Cette distance critique qui détermine les rapports entre les individus «  s’exprime chez les vertébrés sous deux formes principales : la hiérarchie et la territorialité. » Au même titre qu’une autorité politique exercée sur un espace spécifique (politique, économique ou militaire dans le cas des rapports entre Etats et entre congénères dans le cas de l’animal), la territorialité présente au moins l’avantage de permettre, à l'encontre de la hiérarchie, la domination de chaque sujet chez lui, sur son espace. Ainsi, « dès qu’il s’éloigne de son domaine et pénètre chez le voisin, il perd sa dominance et se met en situation d’infériorité. » (RUWET, 1995).
Ainsi, la territorialité chez l’animal s’exprime d'une part par son rôle : le besoin de multiplier les contacts et la coopération entre individus pour la recherche de nourriture, l’utilisation d’abris, la reproduction, l’élevage et la protection des jeunes ; d'autre part, par sa pratique. L’individu qui occupe et défend un territoire « est familiarisé à cet environnement dont il connaît tous les repères ; il en connaît mieux que les voisins toutes les possibilités et ressources. » (RUWWET, 1995). Ainsi la définition éthologique du territoire pourrait, d’une certaine façon, compléter la première, très politique et administrative. Elle permettrait d'ajouter, si l’on reprend la conception de Roger BRUNET dans sa Géographie Universelle, à la gestion (et éventuellement l’habitation et l’exploitation) une dimension d’appropriation. Comme pour l’animal, celle-ci permettrait à l’individu une familiarisation à l’environnement ainsi qu’une connaissance de ses repères. Ce rapprochement avec le territoire éthologique se retrouve dans la définition que LE BERRE donne du territoire : « Portion de surface terrestre appropriée par un groupe social pour assurer sa reproduction et la satisfaction de ses besoins vitaux » (LE BERRE, 1992).

C. L’appropriation de l’espace : une acceptation récente

Le dictionnaire critique de la géographie passe aisément d’une définition très politique et administrative du territoire à une définition plus sociale. Le territoire y est considéré comme une « maille de gestion de l’espace, ayant en principe, un statut inférieur aux circonscriptions normales, parce que l’appropriation n’y est pas complètement réalisée. » (BRUNET, FERRAS et THERY, 2001). Cette définition prouve ici que le territoire, pour être considéré dans sa complexité, doit prendre en compte d’autres éléments que le seul paramètre politico-administratif. Le statut juridique du soi-disant territoire ne semble pas suffire à sa complète identification. L’évolution récente du sens de territoire a d’ailleurs mis en évidence le besoin de compléter le statut purement formel de cette entité. Ainsi, « l’idée de territoire […] implique l’expression d’une volonté d’appropriation plus ou moins exclusive soit par un groupe social ethnique ou religieux, soit même par une famille ou un individu ("c'est mon territoire") » (LACOSTE, 2004).
Les pourvoyeurs de cette définition (ils sont pour la plupart des géographes) ont cru un temps aboutir à une définition complète du territoire. L'appropriation semblait cerner la notion dans sa globalité: « Le territoire serait un espace disposant, d’une manière ou d’une autre, d’un attribut de possession ou d’identification. Dans une variante récente, le territoire deviendrait la composante identitaire, voire idéelle, de n’importe quel espace » (LEVY et LUSSAULT, 2003).
Parce que le sentiment d’appropriation peut se produire en toute conscience, le territoire est alors « à la classe ce que la conscience de classe est à la classe : quelque chose que l’on intègre comme partie de soi, et que l’on est donc prêt à défendre. En ce sens, le concept est proche de ceux de patrie et de nation. » (BRUNET, FERRAS et THERY ; 2001).
Aussi, cette appropriation, si elle se doit de compléter la définition de territoire, semble ne pas suffire. Le processus d’appropriation serait « consubstantiel au territoire : ce processus, marqué par des conflits, permet d’expliquer comment le territoire est produit, géré, ménagé et défendu dans l’intérêt du groupe dominant » (DAUPHINE, 1998). Elle permet d’expliquer et de comprendre mais ne couvre pas tous les champs connus de la territorialité. Il est cependant intéressant de comprendre pourquoi l’appropriation est, en géographie, si souvent au cœur de l’analyse territoriale. Les phénomènes de marginalisation, d’exclusion, de majorité et de dominance, dérivés des dominations et des ségrégations propres à l’appropriation, permettraient de la mettre au centre de toute réflexion géographique : « parler de territorialité, c’est s’ouvrir aux mécanismes d’appropriation pour en préciser les conséquences. » (DAUPHINE, 1998).

D. En fin de compte, qu’est-ce qu’un territoire, au sens géographique du terme ?

Pour Yves LACOSTE, le fait d’appropriation « entraîne la multiplication de rivalités géopolitiques dans la plupart des Etats, celles-ci profitant des progrès de la démocratie pour s’exprimer plus ou moins bruyamment » (LACOSTE, 2004). Cet exemple des implications de l’appropriation montre, une fois encore, que le territoire n’est pas fait que d’appropriations ; que le territoire dit objectif existe et se constitue en même temps que le territoire dit subjectif. Il n’y a pas de revendication territoriale possible sans réalité géographique. Lors d'un conflit entre nations ennemies par exemple, ce ne sont pas uniquement les appropriations de chacun qui sont revendiquées mais plutôt des éléments constitutifs du territoire : ils peuvent être matériels (éléments du paysage) ou immatériels (réseaux, hiérarchies, topologie, etc.). Ainsi l’appropriation ne suffisant pas, reste à déceler ce qui se cache derrière la notion de territoire, au sens géographique du terme.
Selon le dictionnaire critique de géographie, la notion de territoire serait « à la fois juridique, sociale et culturelle, et même affective. » Plusieurs points sont d’ailleurs à souligner : « Le territoire implique toujours une appropriation de l’espace […] ; le territoire ne se réduit pas à une entité juridique ; il ne peut pas non plus être assimilé à une série d’espaces vécus, sans existence politique ou administrative reconnue » (BRUNET, FERRAS et THERY, 2001).
Afin de rendre son analyse la plus complète possible, une autre tentative d’explication du territoire est celle de son décorticage. Roger BRUNET propose d’analyser le territoire selon cinq sous-systèmes territoriaux. Le territoire se constitue par le biais de cinq actes fondamentaux. L’absence d’un seul suffit pour ne plus considérer l’espace en question comme un territoire. Le premier acte serait l’habitation: manière particulière d’exploiter l’espace et d’en produire de nouveaux (MERENNE, 2002) : c’est le lieu à partir duquel l’individu se construit. Ce qui va lui permettre de partir à la rencontre du "monde" qui l'entoure, du "nous spatial" au sens de Guy DI MEO (1998). Le second, qui permet de disposer d'un espace, est l'appropriation. Il n'implique pas nécessairement la propriété mais plutôt l'attribution. Le troisième est l'exploitation: très lié à l'appropriation « […] mais encore aux hommes eux-mêmes qui exploitent ce sol, à leurs instruments et techniques, à leurs moyens financiers et à leurs systèmes sociaux et culturels », il concerne les ressources du sol. Le quatrième concerne la communication et les échanges. Cela résulte « de la spécialisation des lieux qui crée un potentiel d’échange et de la nécessité de gestion » (MERENNE, 2002). Enfin, le cinquième correspond à la gestion, c’est à dire l’action qui coordonne toutes les autres : « la gestion permet le fonctionnement de l’espace en assurant l’intégration des hommes et des fonctions, en résolvant les conflits, en développant les projets. » (MERENNE, 2002).
Ainsi, ces cinq sous-systèmes territoriaux semblent faire la synthèse des définitions précédemment citées. L’analyse du territoire en sous-systèmes permettrait de prendre en compte :

  • l’appropriation : par le biais du sous-système du même nom ;
  • l’administration, la juridiction, le rôle du politique : par le biais du critère de gestion ;
  • la réalité de l’appartenance à ce territoire : par le biais de l’habitation ;
  • l’existence de ressources légitimant la présence humaine sur ce territoire : par le biais de l’exploitation ;
  • le besoin d’une socialisation, de faits de sociabilités, d’appositions permettant à l’individu et au groupe de survivre et d’exister grâce aux autres : par le biais du sous-système "échanges et communications.

Cet exposé aura au moins permis de mettre en lumière les principales acceptations de la notion de territoire. La dernière définition, donnée par Roger BRUNET, certes plus complète et plus synthétique que les autres, n'en demeure pas moins difficile à transposer à n'importe que type d’espace. Est-il possible de vérifier, à la suite de ces différentes considérations, si un espace est réellement un territoire? Cette question nous conduit à nous demander quels sont les critères de choix d'un territoire pertinent. Lui préfère-t-on l'espace approprié, répondant à une cohérence identitaire mais sans administration propre ; ou l'espace de projet non approprié pourvu d'un arsenal politique de gestion ? Existe-t-il, en particulier dans la géographie, des critères précis permettant de savoir si un espace est territoire ou non ? Quels sont, parmi les travaux de recherche en géographie, ceux qui buttent sur l’identification du territoire ? Quelles sont dans ce cas les difficultés rencontrées ? Pourquoi est-il, dans certains cas, nécessaire de bien identifier un territoire ?

Bibliographie :
BAILLY Antoine (coord.), 1998, Les concepts de la géographie, Paris, A. Colin, 333 p.
BAILLY Antoine, FERRAS Robert, PUMAIN Denise (dir.), 1992, Encyclopédie de Géographie, Paris, Economica, 1132 p.
BLOCH Oscar et WARTBURG Walther (von), 1996, Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, P.U.F., 11e édition, 682 p.
BRUNET Roger, 1990, "Le déchiffrement du monde", Mondes nouveaux, in BRUNET (dir.), Géographie Universelle, tome 1, Livre premier, Paris, Hachette-Reclus, pp. 9-271.
BRUNET Roger, FERRAS Robert, THERY Hervé, 2001, Les Mots de la Géographie. Dictionnaire critique, cinquième édition, Paris, Reclus, La Documentation française, 518 p.
DAUPHINE André, 1998, « Espace et pouvoir », in BAILLY Antoine et al., Les concepts de la géographie humaine, Paris, A. Colin, pp. 51-62.

DI MEO Guy, 1998, Géographie sociale et territoires, Paris, Nathan Université, Fac Géographie, 320 p.
GEORGE Pierre, VERGER Fernand, 1990, Dictionnaire de la géographie, Paris, Presses Universitaires de France, 510 p.
LACOSTE Yves, 2004, De la géopolitique aux paysages, Dictionnaire de la géographie, Paris, A. Colin, 413 p.
LAROUSSE, 2001, Le Petit Larousse illustré, grand format, Paris, éd. Larousse, 1870 p.
LE ROBERT (dir. Josette REY-DEBOUE et Alain REY), 2004, Le nouveau Petit Robert. Dictionnaire de la langue française, Paris, Dictionnaire Le Robert, 2841 p.
LEVY Jacques, LUSSAULT Michel, (dir.), 2003, Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Saint-Just-la Pendue, Belin, 1034 p.
LITTRE Emile, 1998, Dictionnaire de la langue française, Chicago, Encyclopaedia Britannica, tome 6, réédition, pp. 6277-6278.
MERENNE-SHOUMAKER Bernadette, 2002, Analyser les territoires. Savoirs et outils, Bonchamps-lès-Laval, Presses Universitaires Rennes, 166 p.
RUWET Jean-Claude, 1995, « Territoire, éthologie », in Encyclopaedia Universalis, Paris, vol. 22, pp. 329-330.

Compte-rendu

Marc-Jérôme HASSID : « Terroir : territoire hybride ? »

Le territoire est ici décrit en fonction du terroir. L'objectif est de situer le concept de territoire par rapport à celui de terroir. Ce dernier serait-il alors l’antichambre du territoire, un état inachevé mais prometteur de territorialité? Dès lors, ne pourrait-on pas comparer le terroir à un territoire hybride? Tant de pistes à creuser oeuvrant sans conteste à une meilleure lisibilité du concept de territoire.
La différence principale serait dans l'appropriation. Le terroir n'implique pas nécessairement le sentiment d'appartenance de l'espace pratiqué, bien que souvent le terroir soit considéré comme l'aboutissement d'une construction humaine inhérent au travail de la terre et à son occupation.
L'exemple du Pays de Thônes permet un certain rapprochement sémantique des deux notions, jusqu’à rendre compte d'une connivence presque parfaite ! Depuis plusieurs décennies, le Reblochon a permis à la vallée de Thônes d’acquérir un certain prestige agricole et touristique, grâce à l'Appellation d'Origine Contrôlée et au tourisme favorisé de loin par la pratique du ski l'hiver ; même si le prestige désormais bien installé du Reblochon ajoute un nouvel attrait à la région. La cohabitation sur un même espace du ski et du Reblochon a contribué à la fierté de toute une population autochtone et donc à l'appropriation d'un "terroir touristique", caractérisé par un terrain (sol, relief, paysage), un climat et une pratique agricole propre à la vallée, le tourisme vert et les sports d'hiver. La lecture d'une histoire du Reblochon par Aymé Dupont, Président du Syndicat Intercommunal de la Vallée de Thônes, nous fait clairement comprendre l'assimilation de ce terroir à un espace identitairement cohérent approprié par ses habitants. En d'autres termes, le terroir se serait progressivement mué en territoire.
Néanmoins si les principaux intéressés, c'est à dire les producteurs et plus généralement les habitants, demeurent attachés à l'identité Reblochon, les élus semblent s'en affranchir. La plupart ne se reconnaît plus tellement dans ce fromage. Le tourisme de montagne étant plus juteux, les acteurs préfèrent parier sur les sports d'hiver et d'été. La distinction se fait désormais entre tourisme et Reblochon. Si l'on n'y prenait gare, on assisterait au divorce programmé entre territoire et terroir. Aussi, toute la difficulté aujourd'hui est de réconcilier les deux notions: permettre un nouveau cercle vertueux mettant en relation identité séculaire locale et tourisme régional (massif des Alpes) récent, afin de préserver l'identité d'un pays et la rendre économiquement viable et donc plus durable. Il serait alors possible de préserver cet espace identitaire en associant terroir et espace touristique, en développant d'une certaine façon le "terroir touristique".

Discussion: La notion de territoire étant par essence très complexe et souvent très floue, il est commode, pour l'appréhender, de se servir d'une notion bien connue et bien identifiée. On se rendra vite compte que si l'on choisit le terroir, la difficulté demeure. Il semble qu'il soit, à l'instar du territoire, une notion très complexe, ne disposant pas de définition toute faite. Des discours très différents tentent de le faire exister (terroir floklorique, terroir agricole, etc.). Aussi, sans avoir fixer une fois pour toutes de définition, le terroir peut-il réellement aider le lecteur à identifier le territoire? Il est intéressant cependant, d'évoquer la notion de "terroir touristique". Elle permet, sans vouloir à tout prix philosopher sur le territoire, tracer les contours d'un espace cohérent au moins dans sa dimension agricole, identitaire et touristique. Sans commencer à parler de territoire, bien trop complexe pour en saisir tous les champs, le terroir touristique ne serait-il pas un moyen de cheminer vers la définition d'un espace pertinent de projet, et donc vers un stade certes inachevé mais néanmoins satisfaisant de territorialité?

Clément Dodane : « Ressource territoire et territoires de la ressource »

En s'inspirant des cinq sous-systèmes territoriaux (habitation, appropriation, exploitation, communication, et gestion) proposés par Roger Brunet (1990), Clément Dodane s'est intéressé à l'un d'eux: l'exploitation, qu'il assimile volontiers au territoire de la ressource. Celle prise en exemple est celle des moyens de transport et plus particulièrement du Vélov', parc de location de bicyclettes mis à disposition des lyonnais en avril 2005. Cette ressource est semble-t-il un bon indicateur de territorialité car elle réunit l'appropriation (appropriation de l'espace parcouru), la communication (amélioration de la communication entre les lieux et les personnes) mais aussi la gestion (gestion par les acteurs du parc Vélov').
L'espace approprié correspond ici à l'espace pratiqué par les usagers du Vélov'. Rappelons que le parc comprend 173 stations réparties dans Lyon et certaines de ses communes voisines, qu'il génère de nombreux déplacements domicile-travail en semaine, d'achats-loisirs le weekend. Il évite 1000 déplacements en voiture chaque jour, sans compter que la demande en vélos supplémentaires ne cesse de croître. Même si le vélo existait déjà, le Vélov' a tout de même permis la conversion de certains adeptes de l'automobile et du transport en commun. Ce qui permettrait presque de le considérer comme un nouveau moyen de transport! La capacité que le vélo ou le Vélov' ont à rapprocher l'usager de l'espace pratiqué en lui permettant de découvrir de nouvelles perspectives et donc de créer de nouveaux espaces perçus et appropriés, favoriserait ainsi la territorialisation de l'espace. Le Grand-Lyon (Lyon est son agglomération) compte d'ailleurs bien reprendre à son compte le Vélov' comme ressource territoriale lui permettant de revaloriser son image.

Discussion: si on lui reconnaît peu d'inconvénients mais au contraire de nombreuses avancées "citoyennes", le Vélov' n'est cependant pas à l'abri de certaines critiques quant aux ambitions qu'on lui prêtait au départ. Ce parc présente des risques de dégradation, d'abus de toutes sortes, de dépenses énergétiques (transport par camion) mais aussi des mesures discriminatoires dans sa mise en place (les quartiers les plus difficiles n'y ont pas droit), remettant ainsi en question l'aspect écologique et citoyen, en un mot la dimension territorialisante de ce nouveau moyen de transport. De plus, le Vélov' n'est pas, à tous points de vue, révolutionnaire: il permet au même titre que le bus, de sortir l'usager du sous-sol en passant du métro à un moyen de transport plus proche de l'espace vécu et pratiqué. D'ailleurs, pourquoi, parler à propos du Vélov', de ressource territoriale plus que pour le parking, le bus ou d'autres moyens de transport individuels ou collectifs ? Toutefois, l'amélioration de la territorialité d'une ville relève aussi de l'amélioration de son environnement, de sa circulation et de son image (tout ce qui est routier "plombe" l'image de la ville) et comme le souligne Clément Dodane, le Vélov' est certainement une solution à l'amélioration de cette territorialité.

Benoît BOUTEFEU : « Territoire des acteurs »

Attiré, voire fasciné par le concept de territoire, Benoît Boutefeu, lui trouve une ambition systémique et heuristique très intéressante en particulier dans un travail de recherche en géographie. Son aspect transdisciplinaire permet cependant d'aborder d'autres domaines que la géographie. Selon les théories de Roger Brunet, Guy Di Méo ou encore Claude Levy Strauss, le territoire se répartit entre approche spatiale et approche sociale. On retrouve sur le territoire des lignes, des points et des surfaces, représentatifs de la composante spatiale, mais aussi des acteurs, réunis au sein de la composante sociale. Ce sont souvent les acteurs qui déterminent le territoire car, par analogie au théâtre, une pièce ne peut se jouer sans réalisateur et sans comédiens. On retrouve parmi eux des acteurs passifs (dont les attentes sont plus ou moins conscientes) et les acteurs plus impliqués (qui ont des choses à dire). Cependant comment différencier les acteurs et comment déceler leurs logiques?
Parce qu'il n'est pas complètement à l'aise avec la notion de territoire (une espèce d'impasse), l'auteur préfère parler de jeu d'acteurs d'espace et de relations plutôt que de territoire.

Discussion: Si la notion de territoire est souvent floue et peu lisible, ce dernier existe bien. Les définitions sont souvent nombreuses mais personne ne niera que le territoire existe avant tout par l'appropriation de l'espace qui lui échoit. Il est, de plus, borné dans l'espace et dans le temps, formé, matérialisé et approprié. Néanmoins, l'auteur préfèrera parler de logique spatiale. A ce titre, il serait presque possible, avec l'exemple forestier, l'analyse et la synthèse du jeu des acteurs, de réinventer les chorèmes de Brunet! Même si l'approche territoriale est certainement la plus intégratrice et trandisciplinaire des disciplines, le concept de territoire n'en demeure pas moins flou voire introuvable. Aussi, pour des raisons de rigueur scientifiques et d'attention à un discours compréhensible par tous (notamment ses commanditaires), l'auteur s'attachera à une analyse du territoire plus descriptive que conceptuelle. Mais le risque ne sera-t-il pas, de devoir, au moment de rassembler ses idées, revenir au territoire !

Yann CALBERAC : « Pratique du terrain en géographie »

Le but de l’exposé de Yann Calbérac a été de présenter une de ses hypothèses de thèse, à savoir définir le « terrain » comme le territoire que construit le géographe au cours de sa recherche. Dans cette perspective, le « terrain » ne se confond pas avec l'espace étudié, même s'il peut se superposer de manière plus ou moins exacte.
Théoriquement, cette hypothèse permet de réfléchir (entre autres) à la notion de territoire :

  • Le territoire se définit alors comme l'espace dans lequel se déploie des pratiques individuelles (et non pas seulement collective). Dans cette perspective, la notion de limite du territoire prend tout son sens et le critère administratif n'est plus pertinent.
  • La méthode adoptée (essentiellement par les entretiens) permet de reconstituer la formation du territoire (ce qu'on pourrait appeler maladroitement la territorialogénèse) qui se cristallise autour de lieux qui se crée eux aussi, et sa dissolution. On peut ainsi articuler la création et la dissolution du territoire en lien avec les processus de topogénèse et de topolyse.
  • Comment enfin parler du territoire ? A donc été abordée pour finir la relation d'entretien. Comment parler d'un territoire qui n'est plus (ou qui du moins a évolué) lors d'un entretien loin du terrain (à la fois dans le temps et dans l'espace) ?

François BESANCENOT : « Quel territoire pour le développement durable ? »

Le diagnostic territorial, « état des lieux s'inscrivant dans une démarche stratégique de développement d'un territoire » (Rouxel, 2000), doit permettre aux acteurs de mieux cerner les contours de leur territoire et donc de mieux envisager son développement. L’auteur propose, en s'inspirant des travaux de Françoise Rouxel (2000), un diagnostic territorial de développement durable en confrontant les objectifs de développement durable (valables quel que soit le territoire) et les spécificités du territoire en question. De cette rencontre émergent naturellement des questions auxquelles les indicateurs dits de développement durable devront répondre.
Dès lors plusieurs questions se posent:

  • Les objectifs de développement durable peuvent-ils s’appliquer au territoire ? Ne sont-ils valables qu’à l’échelle d’un territoire suffisamment vaste pour pouvoir contenir toutes les interactions qui se produisent entre les territoires qu’il contient ?
  • Est-il malgré tout possible de considérer les territoires et leurs interdépendances, afin de traiter des deux enjeux conjointement ? Dans ce cas, quel "pilote" choisir ?
  • Si cela n’est pas possible, existe-t-il un moyen de biaiser et de mettre en œuvre un développement durable imparfait mais cependant mieux qu’un développement passé et capable d’améliorations continues ?
  • Entre l’échelle locale et l’échelle régionale, laquelle retenir si l’on envisage un projet de développement territorial durable ? A partir de quelle échelle territoriale obtient-on un système de gestion optimal ?

Sans répondre de manière précise à toutes ces questions, il s’agit ici de réfléchir sur le choix d’un territoire pertinent de développement durable.
S’il ne s’agit pas encore de dire de quel territoire on parle, le territoire dépend inévitablement des autres. Il est difficile de délimiter le "territoire du durable" car comme tous les autres, il est limité géographiquement et ne peut traiter à lui seul de tous les enjeux inhérents au concept de développement durable. Plus le territoire est restreint, plus il est difficile d’y appliquer le développement durable. A grande échelle, les spécialisations des territoires et donc les dépendances territoires se ressentent d’autant plus. Ainsi, appliquer les principes globaux de la durabilité à l’échelon d’une commune ou d’un canton, relève de l’utopie. A plus petite échelle en revanche, la durabilité peut être assurée parce qu’un sous-territoire a été sacrifié pour assurer la durabilité du territoire englobant (Nijkamp, Lasschuit et Oeteman, 1992). Ne peut-on d’ailleurs pas accepter que la durabilité d’une région ne s’obtienne au prix du sacrifice d’une zone particulière, interne à cette même région  (Laganier, 2002) ? La solution serait d’envisager la durabilité d’un territoire suffisamment vaste à la seule condition de spécialiser les territoires qu’il contient. Le territoire étant le siège d’une infinité d’interdépendances, le développement durable serait là pour rétablir un équilibre, une harmonie entre ces interdépendances. En sachant bien qu’un territoire ne peut réunir à lui seul un système fermé d’interdépendances (à moins qu’il s’agisse d’une île, et encore…), certains espaces infra-territoriaux seront moins bien lotis que d’autres en matière de durabilité. N’importe comment, le système réunissant tous ces sous-territoires, devra tendre vers la durabilité.
Enfin, la question d’affirmer la pertinence ou non d’un territoire de projet est délicate tant que le suivi d’indicateurs de développement durable n’a pas obtenu des résultats. Il faudra, car il faut bien un moment donné commencer le diagnostic, convenir d’une approche empirique mais néanmoins pertinente. Sur ce point, nous mobiliserons la première dimension constitutive du territoire : la dimension identitaire selon laquelle un espace donné est territoire dès lors qu’un collectif humain se l’approprie, le pense comme tel (Lévy, Lussault, 2003). Le projet relève d’un espace pertinent dès l’instant que le collectif humain, élaborant un projet de territoire, est suffisamment cohérent identitairement pour permettre des choix politiques les plus unanimes possibles.

LAGANIER Richard, VILLALBA Bruno, ZUINDEAU Bertrand, (12 janvier 2002), «Le développement durable face au territoire ; éléments pour une recherche pluridisciplinaire », Développement Durable & Territoires [revue Internet], n°1, 2002, en ligne
LEVY Jacques, LUSSAULT Michel, (dir.), 2003, Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Saint-Just-la Pendue, Belin, 1034 p.
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